L’industrie touristique vit-elle ses dernières années d’insouciance ?

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L’industrie touristique vit-elle ses dernières années d’insouciance ?

30/01/20

La chronique de Josette Sicsic

Résumer les attentes touristiques en quelques mots fait partie d’une tradition établie dès les premières recherches sur le sujet. Depuis l’époque des « 3 D », on s’est complu à appeler « tendances » des courants sociétaux que l’on a habilement habillés de nouveauté. Sacrifions à la tradition en résumant les principales attentes des touristes contemporains par quelques mots illustrant changements et permanence à la fois. Car, dans un monde en mouvement, le paradoxe de notre société veut que tout ne change pas.
Santé, Sécurité, Sobriété, Simplicité, Sourire, Singularité… les « 6 S » ou les diktats du tourisme contemporain.
A tout seigneur, tout honneur. Joffre Dumazedier, dans son ouvrage « Vers une civilisation du loisir » paru en 1962, plantait le décor en installant dans le paysage de l’après guerre un vacancier défini par 3 lettres, les fameux « 3 D », que n’importe quel étudiant en tourisme apprend.

Ces « 3 D » correspondent à 3 mots : « Développement, divertissement, détente ». On était déjà loin alors de l’unique fonction de réparation de la force de travail mise à l’honneur par Karl Marx ! Pour la sociologie de l’après guerre, le temps de loisir devait avoir une fonction émotionnelle et éducative qu’il a toujours.

Le sea, sex and sun : les « 3 S » des années soixante
Parallèlement, une autre définition des vacances naissait sur les bords de la Méditerranée.

Dans une ambiance de paix retrouvée, l’heure était à la sensualité (voire) dont on n’imaginait pas alors qu’elle puisse être polluée.

L’époque était à l’hédonisme absolu, mais aussi au développement personnel et au divertissement.

Rappelons nous que le Club Méditerranée, vaisseau amiral de ces formules de vacances, offrait déjà à ses vacanciers des conférences sur de grands sujets de société tandis que ses G.O s’appliquaient à enseigner une vaste palette de disciplines sportives aux Gentils Membres ?

Les Forums du Club recevaient aussi bien Edgar Morin que Françoise Giroud et les soirées du Trident, la troupe du Splendid ! Parallèlement aux « 3 D », les « 3 S » prospéraient.

Conjuguant les mêmes valeurs, l’ensemble des attentes du vacancier étaient satisfaites par une industrie touristique en plein essor où les associations et les entreprises commerciales déployaient leurs efforts dans le même sens.

Les « 6 S » témoins de l’inquiétude du millénaire. Toujours d’actualité, ces trios sont cependant loin de traduire l’ensemble des demandes
des vacanciers.

A une époque marquée par les tensions géopolitiques, économiques, environnementales et un essor spectaculaire de l’industrie touristique et de la technologie, les attentes se modifient, se renouvellent, se hiérarchisent différemment et sortent largement du domaine du loisir. Les « 6 S » touchent tous les secteurs du quotidien, marquant bien l’imbrication du loisir dans notre vie, la porosité du temps libre avec le temps contraint. Mais, plus exactement, de quoi s’agit-il ?

« S » comme Sécurité
La demande de sécurité est la grande gagnante du hit parade. Elle n’est pas nouvelle. Apparue avec l’an 2000 et le premier acte de terrorisme d’une nouvelle ère : le 11 septembre 2001, elle n’a fait que s’amplifier et gagner tous les territoires.

D’où une exigence très contemporaine de sécurité par rapport à la géopolitique. Mais, pas seulement. Les phénomènes climatiques exceptionnels comme les incendies, les inondations, les tempêtes comptent aussi au rang des nouveaux ennemis contre lesquels il convient de se protéger.

Les épidémies capables de faire leur grand retour également via les nouvelles formes de pollution environnementale. Sans compter les cyber attaques via le détournement de données personnelles dont nous ne constatons que les prémices.

« S » comme Santé
Le Credoc et tant d’autres instituts ont tous également noté l’ascension fulgurante de la demande de santé physique. D’où l’extrême vigilance sur la nourriture, mais aussi sur l’eau que l’on boit et l’air que l’on respire à l’extérieur comme à l’intérieur.

Car, il est désormais établi que l’air est aussi vicié à l’intérieur des appartements (et chambres d’hôtels) qu’à l’extérieur.

Responsables principaux : les matériaux, colles et peintures. Sans parler des cabines des avions dont on ne tardera pas à apprendre qu’elles véhiculent un air contaminé porteur de bactéries nocives.

Plus que jamais, chacun s’arc-boutera donc sur la protection de son bien le plus précieux : sa santé et sera de plus en plus vigilant sur le contenu de son assiette et sa provenance et sur toutes les sources de pollution de son environnement.

A protéger aussi impérativement : la santé mentale pour laquelle toutes les offres de détox, remise en forme, soins médicaux divers ont un boulevard devant elles. A condition de prouver leur efficacité.

« S » comme Sourire
Dans un monde jugé de plus en plus violent, la demande d’apaisement n’a jamais été aussi élevée. Un terme comme « empathie » a fait recette et c’est désormais au tour de la « bienveillance » de grimper vers les sommets du vocabulaire touristique à très grande vitesse.

La région Auvergne/ Rhône-Alpes en donne la preuve en lançant une campagne pour la bienveillance…

Incarné par le sourire des émoticônes déployées à grande échelle, le sourire, pierre angulaire de l’accueil passe d’un statut de second à un statut de premier rôle.

Il est devenu le Monsieur Loyal indispensable à la gestion d’une société inquiète qui a besoin de renouer avec le plaisir, l’apaisement, la douceur et l’optimisme.

« S » comme Sobriété
Tout le monde l’a bien compris. Les années à venir et le tourisme à venir devront être « green » ou ne seront pas. L’heure est à l’économie au « zéro waste », à la décroissance.

Nous sommes entrés de plain-pied dans une époque de combat contre le plastique, les émissions de CO2, le superflu, le gaspillage, les excès dévastateurs de l’industrie.

L’époque est à la « sobriété » et ses bienfaits, tant sur le plan environnemental que sur la consommation en générale. On ne consommera plus comme avant. L’industrie touristique vit probablement ses dernières années d’insouciance. Les mouvements contre l’aérien le disent.

Les générations Z et Alpha aussi. Il faut savoir les écouter.

« S » comme Simplicité
Les années à venir seront aussi dominées par une exigence de simplicité, d’accélération et d’accessibilité.

Intensifiées en permanence par les progrès des services fournis par le secteur digital, ces attentes concernent aussi bien l’accès à l’information et à une qualité renforcée d’informations, notamment en temps réel, que la facilité d’accès à toutes sortes de services, fonctionnalités, tâches contraintes : la réservation, l’achat, l’orientation, le guidage, la personnalisation…

Dans un monde inquiet, la facilité devra compenser le stress.

« S » comme Singularité

« Singularité » est le nom de cette nouvelle université de la Silicon Valley, à la fois Think Tank et incubateur dans laquelle on apprend à composer avec le futur.

Au sein d’un monde revendiquant ses qualités collectives : mémoire collective, intelligence collective, le paradoxe de notre société repose sur sa quête de « singularité ». Se démarquer, ne pas être et faire comme les autres, naviguer sur les routes de la confidence, du silence, voire de l’exception et du secret, éviter le « sur tourisme »…

On veut de la « singularité » au cœur du collectif. On veut de la différence et de la personnalisation, tout en profitant des tarifs et du confort de la consommation de masse. On veut du « social », des réseaux, du lien, tout en voulant se déconnecter et satisfaire un besoin existentiel de solitude.

Sagesse, savoir, sens, sérénité, solidarité… pourraient compléter cet inventaire à la Prévert ouvert à tous les mouvements qui secouent notre époque et son tourisme.

Tourmag du 30/01/20

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