Coronavirus : en Corse, la crainte d’une « année noire » pour le tourisme

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Coronavirus : en Corse, la crainte d’une « année noire » pour le tourisme

14/04/20

Avec 24 % de son PIB issu du tourisme, l’île est la région de France la plus dépendante de cette activité. Un secteur mis à l’arrêt par la crise sanitaire.

Face aux quais du port de Saint-Florent (Haute-Corse), les bateaux de plaisance dodelinent nonchalamment. Les rues de la cité balnéaire de la Conca d’Oru, qui retrouvent d’ordinaire des couleurs à l’approche des vacances de Pâques, ne bruissent pas de la moindre activité. En toile de fond, la plage de La Roya, qui voit habituellement les premiers touristes profiter de la mer, est déserte et n’arbore pas le moindre parasol.

À l’heure du confinement imposé, ce petit port lové sur la côte occidentale de l’île, parfois surnommé avec emphase « le Saint-Tropez de la Corse », est méconnaissable. Hors du temps. Tous les commerces ont baissé le rideau. Comme sur tout le littoral insulaire, les mesures de restriction liées à l’épidémie de Covid-19 interdisent l’accès à la plage pour les promeneurs.

La période des fêtes pascales, qui marque traditionnellement l’entrée dans la saison touristique, revêt cette année une atmosphère atone et inédite sur l’île, qui accueille chaque année quelque 3,5 millions de visiteurs, soit dix fois sa population.

« C’est un choc que l’on s’apprête à affronter, affiche d’emblée Jean-Noël Marcellesi, hôtelier et président du Cercle des grandes maisons corses. Nous sommes début avril et, dans ce contexte, nous ne savons même pas si l’on pourra ouvrir nos établissements. On constate déjà un effondrement du stock de réservations, de l’ordre de 60 %… »

« La situation nous semble surréaliste »

À l’aube de la saison touristique, la crise sanitaire et les mesures qui l’accompagnent ont mis ce secteur économique à l’arrêt, sans aucune lisibilité sur ce qu’il adviendra dans les prochains mois. Une seule chose est sûre : les annulations de réservations en cascade et les liaisons de transports réduites à la portion congrue avec le « continent » laissent entrevoir de sombres perspectives pour les professionnels du tourisme.

Une onde de choc qui risque d’impacter l’ensemble de l’économie insulaire. Avec 24 % de son produit intérieur brut (PIB) issu de l’industrie touristique, contre 7,2 % pour la moyenne nationale, l’île est la région de France la plus dépendante de cette activité. Sans commune mesure avec d’autres territoires à forte attractivité, à l’instar de la Provence-Alpes-Côte d’Azur (13 %) ou de la Bretagne (8 %). En Corse, un emploi sur cinq dépend directement du tourisme.

C’est dire si, au regard de l’actualité, les professionnels du secteur nourrissent la crainte d’une « année noire » pour ce levier crucial de l’économie insulaire. À l’hôtel Version Maquis Citadelle, un fleuron de l’hôtellerie de luxe à Bonifacio, la première ville touristique de l’île, la directrice commerciale, Santina Ferracci, le dit sans ambages : « La situation nous semble surréaliste. » L’établissement cinq étoiles, qui avait consenti d’importants investissements pour étoffer ses capacités d’accueil ces derniers mois, n’est pas certain de pouvoir rouvrir ses portes cet été. Pour mai et juin, les réservations sont presque toutes annulées et le téléphone ne sonne plus depuis le début de la crise.

Habituellement, l’hôtel embauche une trentaine de saisonniers chaque année. Mais, pour l’heure, aucun contrat n’a encore été signé. « Il y a beaucoup trop d’incertitudes sur l’horizon et les conditions du déconfinement, estime Santina Ferracci. En Corse, le problème se pose d’autant plus que nous sommes sur une île. Le tourisme est tributaire des transports maritimes et aériens. Or, la crise du coronavirus est aussi une crise de la mobilité. »

Un plan d’urgence chiffré à 120 millions d’euros

Les Italiens, durement touchés par l’épidémie, qui représentent à eux seuls près d’un tiers de la clientèle étrangère qui visite la Corse chaque année, risquent, par exemple, de faire cruellement défaut. Dans ce contexte incertain aux multiples inconnues, bon nombre d’hôteliers s’interrogent même quant à l’éventualité de rester fermés durant la prochaine saison estivale.

Selon une enquête de l’agence du tourisme de la Corse (ATC), 40 % des entreprises du secteur envisagent de ne pas ouvrir avant le mois de juin, dès lors que l’amortissement serait pour le moins aléatoire eu égard aux coûts fixes et de fonctionnement. « Si le déconfinement ne commence pas fin avril, début mai au plus tard, la saison est fichue, tranche Jean-Noël Marcellesi. Des professionnels ne s’en relèveront pas. Le tourisme, c’est 24 % du PIB de l’île, mais si l’on ajoute les effets induits sur les transports, la grande distribution, l’artisanat ou l’agriculture, on est bien au-delà. Toute l’économie dépend de la vigueur des flux touristiques, d’autant que notre faible démographie fait que nous n’avons quasiment pas de marché intérieur. »

Devant tous ces voyants au rouge, l’ATC s’efforce de mettre sur pied un plan d’urgence en faveur des entreprises touristiques, afin de limiter « l’effet domino » de la crise. Sous l’égide de la collectivité de Corse, 120 millions d’euros d’aides seront débloqués pour soutenir les acteurs économiques et viendront abonder celles d’ores et déjà prévues par l’État, notamment pour des avances sur trésorerie. Après le déconfinement, un plan de communication international, chiffré à quatre millions d’euros, doit être mis en œuvre pour tenter de redresser la barre face aux mois de disette qui s’annoncent. C’est dire si les pouvoirs publics insulaires ont bien conscience de la vulnérabilité d’un système hypercentré sur la saisonnalité et constitué en très grande partie de petites structures familiales.

« Une très forte spécialisation dans un secteur crée forcément une fragilité vis-à-vis de chocs exogènes, considère Marie-Antoinette Maupertuis, conseillère exécutive de Corse et présidente de l’ATC. Cette crise doit nous inciter à opérer une transition forte de notre économie, pour construire une offre touristique plus diversifiée et innovante, mais également une autre trajectoire et un nouveau modèle. »

Le point du 10 avril

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