Communes touristiques : le spectre d’une saison blanche

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Communes touristiques : le spectre d’une saison blanche

21/04/20

Avec le confinement, les municipalités de la côte et autres cités de montagne voient leurs premières recettes de l’année fondre à vue d’œil. L’été, période-clé, s’annonce très difficile. Tour d’horizon.

L’impact du Coronavirus en France est sans appel. Depuis le début du confinement, la pandémie asphyxie commerces, restaurants, chaînes hôtelières et casinos. Elle conduit les communes à une inquiétude financière fondée sur la saison touristique qui aurait déjà dû commencer pour beaucoup en avril avec les vacances de printemps et en mars pour les villes thermales.

Pour certaines villes le scénario d’une saison estivale blanche se dessine et toutes les ressources sont dès à présent mobilisées pour éviter un cauchemar financier. Le tourisme représente à l’échelle du pays plus de 7 % du PIB.

Quid des plages de La Grande Motte ?

Entre les immeubles alvéolaires de Racine à la Grande Motte (Occitanie), le maire Stéphan Rossignol ne cache pas son inquiétude : « On ne sait pas si les plages vont pouvoir rouvrir ni quand, ni comment ».

Le tourisme chez lui représente 25 % du budget de la ville. Au moment du confinement, La Grande Motte a déjà perdu « 2,2 million d’euros et possiblement 5 », d’ici juillet et août. Le maire table sur d’autres ressources touristiques que ses plages. « Pistes cyclables, pinèdes, nous pouvons attirer du monde à la réouverture des restaurants », espère Stéphan Rossignol.

La ville a connu un très bon mois de février grâce aux évènements gastronomiques et culturels et à sa proximité avec Montpellier.

En attendant une réouverture harmonieuse, La Grande Motte a suspendu les frais de stationnements, les droits de terrasses et les loyers d’occupation de certains lieux.

Fin de l’âge d’or d’Enghien

A Enghien-les-Bains, Philippe Sueur, maire de la ville et président de l’Association nationale des élus des territoires touristiques (ANETT) partage la même inquiétude que son collègue de La Grande Motte : « Là il n’y a plus rien, on a une suspension totale d’activité avec des coûts d’entretien énormes malgré tout ». La commune prospère située près de Paris, engrange des pertes énormes depuis mars, car l’ouverture des thermes ne s’est pas faite mais l’entretien doit être permanent, pour la qualité de l’eau.

« Nous sous-traitons l’essentiel de nos structures touristiques au groupe Barrière, donc nos recettes communales ont une forte dépendance aux leurs ». Quand tout va bien, « nous vivons dans une légèreté municipale, dans l’opulence, là nous avons un scénario inédit », estime l’élu, qui avait imaginé devoir fermer au pire pour un incendie du casino ou une fermeture administrative, mais absolument pas pour une pandémie.

Avec une reprise d’activité imaginée en juin avec le redémarrage des casinos, les pertes du groupe Barrière sont estimées à 10 millions d’euros, entre la restauration l’hôtellerie le balnéaire et les jeux.

Un gouffre de 6,7 millions pour la commune. Le tourisme à Enghien constitue 50 % des recettes communales. Qu’il soit ludique ou d’affaires, il représente 23 millions sur un budget de fonctionnement de la ville de 42 millions d’euros. Tous les événements d’affaire, ont été annulés ou reportés. Une catastrophe pour le second semestre de 2020.

Pour les aides financières : le problème se pose à l’envers, selon le maire, il faut déjà savoir quelle sera la comptabilité au sortir de la crise. Le premier magistrat a déjà mis en stand-by les frais de stationnement et les taxes de séjour ne sont pas d’actualité vu le taux d’occupation nul des hôtels. Mais Philippe Sueur relativise quand il observe la situation d’asphyxie d’autres villes thermales de montagne en particulier. « Nous avions un peu de trésorerie et j’ai mis en place un système de portage qui va commencer à engranger des recette début 2021 », se rassure le maire.

L’espoir du Tour de France à Sisteron

A Sisteron (Alpes-Maritimes), petite commune sur le chemin du prochain Tour de France cycliste, Alexandre Mougin directeur du tourisme de la communauté de communes à laquelle appartient la ville souffle un peu. La Grande Boucle a été reportée fin août. Sans le Tour de France, Sisteron aurait connu une saison blanche. Ceci malgré des lieux magnifiques comme la cathédrale et les festivals ou autres manifestations culturelles qui ont été annulés. La saison hivernale n’a rien donné dans la commune. Mais chaque venue du Tour de France permet d’apporter entre 3 et 4 millions de trésorerie.

 « Chaque fois 4 500 personnes dorment dans nos hôtels et s’alimentent dans nos restaurants », rappelle Alexandre Mougin. Son espoir ? Gagner 2 millions sur cet évènement. En attendant Sisteron va opérer un report des taxes de séjour. « Ce qui représente 165 000 euros pour l’année 2020 », précise Alexandre Mougin.

Asphyxiée, la commune qui arrive à trouver des soutiens grâce à sa communauté, s’est vue octroyer une aide de la région PACA.

Pertes sèches à Luchon

A Luchon, station de montagne des Pyrénées, après une excellente saison de ski, le maire de la commune, Louis Ferré est inquiet. Il fait partie d’une communauté de communes dont le président n’a pas été réélu lors des municipales et pas encore remplacé. Cela rend difficile la mise en place d’aides financières rapides.

Ce qui inquiète Louis Ferré, c’est le début manqué de la saison thermale, cruciale pour sa commune car les thermes sont à la commune et gérés par ses fonctionnaires même fermés. Le tourisme est le pilier de la ville. « On s’attend à 50 millions d’euros de pertes pour le territoire, 4 millions pour la ville », déplore Louis Ferré. Un tiers de son budget de 12 millions d’euros, jusqu’à fin juillet.

Pour soulager des communes comme Luchon, la députée présidente de l’Association nationale des élus de la montagne Annie Genevard ainsi que sa secrétaire générale et députée Jeanine Dubié viennent de déposer un amendement au Parlement, lassées de ce flou ambiant. Le but : obtenir une communication concernant les indemnisations des communes et professionnels de villes de montagne. Le maire de Luchon reste néanmoins optimiste.

Tourisme d’affaire en berne à Bordeaux

La situation est moins catastrophique pour les grandes villes plus touristiques comme Bordeaux et Nice. A Bordeaux le tourisme représente à l’année entre 1,5 et 1,8 milliard d’euros. Stéphane Delau, adjoint au maire, en charge de l’office de tourisme ne s’attend pas à une saison blanche. Pour lui « le pire est de ne pas avoir de ligne d’horizon », de dates claires pour la réouverture des restaurants, entre autres. « Même si, dit Stéphane Delau, le tourisme d’affaires représente la moitié du tourisme général. »

Les congrès et festivals ont tous été reportés sur 2021 voire même jusqu’en 2023. Stéphane Delau mise cet été sur les touristes régionaux d’un rayon de 150 km ou sur des proches voulant visiter leur famille, au sortir du confinement. La métropole a versé autour de la mi-avril 15,2 millions d’aides divisées pour les entreprises. Elle a reporté la taxe de séjour, ainsi que celle d’accostage pour les bateaux. Elle a même parfois procédé à des annulations de perception de taxes, et de loyers dépendant de la collectivité. « Nous repoussons tout ce qui concerne les versements et exonérons les droits de place pour les terrasses », conclut Stéphane Delau.

Plan d’urgence à Nice

Dans la Baie des anges, Rudy Salles, adjoint au maire de Nice, délégué au tourisme confirme un énorme investissement dans les aides qui courent depuis le confinement et sur l’été. Un fonds d’urgence d’aide aux entreprises impactées, est déjà mis en place. Il sera « alimenté par Nice, la région et la collectivité », précise Rudy Salles.

L’annulation des pénalités de retard aux entreprises qui passent des marchés publics s’organise. Il en est de même pour le report de facturation des droits de terrasse et d’occupation de l’espace public (taxis, hôtels, terrasses, plagistes). Les droits de « location des plages sont évidemment suspendus », tant qu’elles ne peuvent pas ouvrir, confirme Rudy Salles. Malgré une politique de soutien bien huilée, les pertes annoncées sont colossales.

D’autant que 65 % des touristes sont étrangers l’été à Nice, pourront-ils venir ? La ville mise sur la diversité de climat entre le littoral, et l’arrière-pays montagneux pour attirer les Français grâce à son office de tourisme qui fédère une trentaine de communes.

Le tourisme représente 15 % du PIB local et concerne 60 000 emplois directs et indirects. La taxe de séjour représentait 11 millions d’euros sur l’année 2018 à Nice. Malgré le Tour de France qui va attirer pendant les trois jours du départ fans et touristes, et qui console la ville de tous les évènements amputés comme le carnaval ou le Nice Jazz Festival, « le manque à gagner, est déjà estimé de mars à décembre prochain autour de 400 millions d’euros », indique Rudy Salles.

Tous les élus naviguent à vue dans la gestion de leurs villes, spéculant sur leurs déficits comme dans un mauvais roman d’anticipation. Tous dessinent différents scénarios plus ou moins catastrophiques, qui illustrent la crise financière qui pèse désormais sur l’Hexagone. Tous, d’une même voix, sont impuissants pour reconstruire les fondations de leur tourisme estival. Tous ont une même question en tête face au flou du Gouvernement : quand les restaurants rouvriront-ils, ainsi que les plages et les thermes ? Condition sine qua non pour attirer les touristes français après le confinement, malgré l’ouverture des hôtels et celle prochaine des casinos.

la gazette des communes  du 21 avril

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